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LE DOUBLE LORRAIN AU NOM DE LOUIS XIII

| 02/12/2020
Informations

LE DOUBLE LORRAIN AU NOM DE LOUIS XIII :
UNE MONNAIE ILLÉGALE CACHANT UNE ESCROQUERIE
AU DÉTRIMENT DU ROI DE FRANCE

Si, d’une manière générale, les numismates d’aujourd’hui ne mettent plus en doute que la pièce de cuivre, semblable au double tournois mais montrant l’appellation « double lorrain » accompagnant le portrait de Louis XIII, fut frappée à partir de 1635 à Stenay, place forte du duc de Lorraine sur la Meuse au nord de Verdun et occupée par la France depuis 1633, il n’en fut pas toujours ainsi.

En 1848, le journaliste et excellent numismate Delombardy, dont le prénom est resté inconnu, publie le catalogue de la grande collection Rignault, qui sera acquise par le célèbre antiquaire Jean Rousseau (collection partiellement vendue en 1860-1861). Ce catalogue est le meilleur, pour les monnaies royales, depuis celui de François Le Blanc publié en 1690 et 1692 (édition enrichie).

Delombardy a bien vu que le double tournois possède toutes les caractéristiques techniques des doubles tournois (métal, poids, module, etc.) et que seule l’appellation est modifiée, « lorrain » remplaçant « tournois ». La présence du nom et du portrait de Louis XIII l’incite à penser qu’il s’agit d’une fabrication tout à fait légale, ordonnée par le roi de France, pendant la première occupation de la Lorraine ducale par la France (1633-1661). Il en déduit que ce double lorrain a été « frappé au moulin à Metz » puisqu’il est le produit d’une frappe mécanique au balancier.

Double erreur de Delombardy qui a énoncé son jugement sans avoir préalablement consulté les archives. Celles-ci lui auraient appris qu’aucune fabrication n’eut lieu à Metz pour le compte du roi de France avant 1690, l’atelier municipal de Metz ayant continué à fonctionner, avec l’autorisation de Louis XIII, confirmée par écrit en 1638, jusqu’en 1662. Il aurait appris également que cet atelier frappait exclusivement au marteau, le balancier n’y étant introduit qu’en 1690 en même temps que l’atelier, réouvert, devenait royal.

Hoffmann, en 1878, publie le double lorrain parmi les monnaies de Louis XIII, sans précision, à la suite des doubles tournois. Ciani, qui redécoupe Hoffmann en 1926 sans tenir compte des découvertes de la numismatique depuis son prédécesseur, ne modifie rien au texte de ce dernier. En particulier, il ne tient pas compte de la découverte capitale faite, par l’excellent magistrat numismate J. Collin. Ce dernier a pu établir, grâce à des documents d’archives irréfutables, que le double lorrain avait été frappé à Stenay sur ordre et pour le compte du prince de Bourbon-Condé, comte de Soissons, cousin de Louis XIII, gouverneur de Champagne, sous l’autorité duquel avait été placée la ville de Stenay1.

En la circonstance, le comte de Soissons, sans aucune autorisation de Louis XIII, n’a fait qu’imiter d’autres grands seigneurs, moins importants que lui car non princes du sang, qui, à partir de 1632-1633 et plus encore de 1634-1635, frappent dans leurs petites principautés, enclavées dans le royaume de France ou frontalières, des doubles tournois ou des doubles similaires imités du double tournois royal : Boisbelle-Henrichemont, Orange, Arches-Charleville, Sedan, Chassepierre-Cugnon, Phalsbourg et Lixheim, même Avignon, territoire pontifical ! Ces doubles seigneuriaux (et non pas féodaux, puisqu’au XVIIe siècle la féodalité médiévale n’existe plus, comme l’a bien expliqué Émile Caron en 1882) rapportent beaucoup d’argent à ces grands seigneurs, duc de Sully, prince d’Orange-Nassau, prince de Sedan, princesse de Lorraine, légat du pape, etc., en même temps qu’il causent au roi de France un préjudice financier important.

Ne possédant pas de principauté autonome, le comte de Soissons ne peut frapper ces doubles imités à son nom : il frappe donc au nom du roi ses doubles de Stenay illégaux, comme l’a fait avant lui le duc de Rohan à Montpellier et à Montauban (1622-1629). Pour éviter d’encourir le crime de lèse-majesté au motif qu’il fait usage de l’image, du nom et de la monnaie du roi, il remplace très vite, dès 1635, ses premiers doubles alors appelés « tournois » par les doubles « lorrains » qui seront frappés en grande quantité.

Le 24 avril 1637, statuant au nom de Louis XIII, la Cour des monnaie de Paris ordonne le décri de tous les doubles lorrains ci-dessus évoqués, y compris ceux de Stenay. Le double lorrain est ainsi bien désigné comme une monnaie illégale, au même titre que les autres doubles seigneuriaux. Ce décri est confirmé en 1638 et 1639.

Les ouvrages de numismatique contemporains, y compris le CGKL, n’ont pas tiré profit de la découverte de J. Colin en 1885, ni de mon article des Cahiers numismatiques (n° 100-101, juin-septembre 1989), ni des arrêts de la Cour des monnaies publiés dans la même revue dans les années 1990. Le dernier Gadoury 2018, qui classe le double lorrain après les doubles tournois de Louis XIII, a apporté toutefois cette précision capitale : « contrairement à ce qui fut écrit au XIXe siècle, le double lorrain ne fut pas une monnaie créée par Louis XIII du fait de l’occupation de la Lorraine ducale, mais une fabrication illégale du comte de Soissons utilisant frauduleusement le nom du roi ». On ne saurait mieux dire.

Rompu à l’examen des archives depuis des années, en même temps qu’il observe soigneusement les monnaies, notre ami Arnaud a trouvé la solution dans son ouvrage que tout le monde attend : il regroupe dans un chapitre spécial toutes les monnaies frappées illégalement au nom de Louis XIII pendant le règne de celui-ci, c’est-à-dire celles du duc de Rohan et des révoltés protestants dites « monnaies huguenotes » d’une part (Nîmes, Montpellier, Montauban, La Rochelle 1622-1629), les très rares doubles tournois et les nombreux doubles lorrains du comte de Soissons frappés à Stenay d’autre part, les derniers doubles lorrains de 1642-1643 au portrait dit de Warin ayant peut-être été frappés à Sedan.

Après le chassé-croisé des pièces de XXX et XV deniers entre Louis XIV et Léopold de Lorraine, j’ai choisi ce second exemple d’une petite monnaie posant problème, problème dont la solution réside également dans l’examen méthodique des archives associé à l’observation scrupuleuse des monnaies. Le lecteur comprendra, à travers ce deuxième exemple, mon impatience à lire enfin l’ouvrage de notre ami Arnaud Clairand, sur les monnaies de Louis XIII à Louis XVI, appelé à devenir le livre de chevet de tous les numismates intéressés par cette période.

Christian CHARLET

 

1- L’étude de J. Colin a été publiée dans l’Annuaire de la Société Française de Numismatique, 1885, p. 63-78.

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