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LE CONCOURS DE 1913 ET L’ESSAI PERDU DE VERNIER

| 02/12/2019
Informations

Les recherches menées dans le cadre de la rédaction du FRANC, les monnaies, les archives ont permis au cours de l’étude du concours de 1913, de rendre à son auteur un essai qui de longue date était attribué à un autre.

Le concours « 1913 » est créé par le décret du 4 août pour le remplacement de la petite monnaie. Il s’agissait de remplacer toutes les monnaies de cuivre par de la monnaie de nickel et de retirer de la circulation la 25 centimes de H.A. Patey qui ressemblait par trop à la pièce de 1 franc et qui était source de confusion.

Ce concours a été ouvert à tous et en particulier à tous les graveurs français, même si initialement, comme pour les monnaies précédentes, il était plutôt question de désigner un graveur pour ce travail [FRANC, 2019]. Il porte sur la pièce de 25 centimes, avec les instructions suivantes [MEF-MACP, SAEF/GMM0003], [RapMinFin, 1913-1914] :

  • La pièce fait 24 mm de diamètre avec un trou central de 5,5 mm ;
  • La pièce doit être à fond poli ;
  • Les artistes doivent faire figurer : « République Française » ou « RF » ; « Liberté – Egalité – Fraternité » ; la valeur faciale ; le millésime, en laissant la place de part et d’autre pour y ajouter les différents de la régie des monnaies et du graveur général.

On notera que le cahier des charges ne contraint que très peu les graveurs. Pour le reste, la plus grande liberté est laissée aux participants quant aux représentations et motifs, tant à l’avers qu’au revers. Afin d’anticiper les éventuels problèmes de réalisation et eu égard au grand nombre potentiel de médailleurs parmi les candidats, il est toutefois précisé qu’il ne s’agit pas de graver une médaille, mais bien une monnaie. Les gravures doivent donc permettre de la faire venir d’un seul coup de balancier et dont les gravures doivent être protégées de l’usure par un listel, tant sur le pourtour de la pièce que de la perforation centrale, un grènetis identique sur les deux faces et permettant de les empiler correctement.

Par extension, le projet de 25 centimes, objet du concours, devait être repris à l’identique pour les 10 et les 5 centimes. Il devait donc être possible de réduire la monnaie sans en modifier ni altérer la gravure.

Le concours étant ouvert au plus grand nombre, ses organisateurs ont opté pour une réalisation en deux temps :

  • Pré-sélection : cette étape a été ouverte à toutes les personnes qui souhaitaient se manifester. À l’issue de cette étape, dix candidats (au maximum) doivent être retenus pour la deuxième phase. Cette première phase est réalisée sur dessins ;
  • Sélection : la sélection de dix projets issus de la première étape donne lieu à la réalisation d’outils afin de réaliser des frappes d’essais.

La constitution du jury est essentiellement « à la main » du ministre des Finances. En effet, sur les 9 membres du jury, cinq seront désignés directement par le ministre. On trouvera ainsi : le directeur de l’administration des monnaies et médailles ; le graveur général ; un sénateur, un député et trois personnes choisies dans les milieux artistiques (critiques d’art ou personnes reconnues pour leurs compétences dans le domaine). En plus de ces sept membres, deux personnes seront choisies par les concurrents parmi les membres de l’académie des beaux-arts ou les prix de Rome en gravure en médaille. À ces neuf membres est adjoint un secrétaire. Les décisions ne sont entérinées que si au moins six membres sont présents.

Désigné par arrêté du ministre des Finances le 4 août, le jury est constitué de François Arnauné (directeur de l’administration des monnaies et médailles), Henri Auguste Patey (graveur général), M. Couyba (sénateur) et Adrien Veber (député), tous deux rapporteurs de la loi sur la monnaie de nickel, Henri Marcel, directeur des musées nationaux, Ernest Babelon, conservateur du cabinet des médailles à la BNF et M. Benedite, conservateur du musée national du Luxembourg. M. Delamarche, du cabinet du sous-secrétaire d’État des Finances, est nommé secrétaire. M. Bottée (grand prix de Rome de gravure en médaille) et Luc Olivier Merson, à qui l’on doit les billets de 50 et 100 francs type 1906, complètent ce jury.

Le calendrier est assez serré puisque les candidats ont jusqu’au 22 août pour se manifester et indiquer leur souhait de participer (soit moins de trois semaines pour prendre connaissance du concours et faire acte de candidature). La remise des dessins pourra intervenir jusqu’au 8 septembre inclus, soit un mois après la promulgation du décret ouvrant ce concours. A dater de la décision du jury, les dix candidats retenus pour la deuxième phase du concours, auront trois mois pour fournir les coins devant servir à la réalisation des frappes d’essais, soit un poinçon de face, un poinçon de revers, deux coins de face et deux coins de revers. Pour le lauréat, la prime prévue est de 20 000 francs, à charge pour lui de faire réaliser pour chacune des trois coupures de 5, 10 et 25 centimes, les 25 outils demandés par l’administration.

C’est un concours qui a rencontré un succès très important. En témoigne le nombre de projets proposés lors de la première phase. Ce ne sont pas moins de 174 projets sous forme de dessins plus ou moins détaillés voire commentés, d’esquisses plus ou moins abouties, qui sont parvenus à l’administration des monnaies et médailles. Même après l’échéance fixée pour la remise des dessins, des candidats continueront à se manifester [MEF-MACP, SAEF/GA0001/4], [RapMinFin, 1913-1914].

La préservation de nos archives monétaires, aujourd’hui au centre d’archives économiques et financières (CAEF) à Savigny le Temple, nous a permis de découvrir près d’une soixantaine de ces projets ! Fait exceptionnel puisque ces dessins initiaux n’étaient pas destinés à être conservés, en tout cas pas par l’administration des monnaies. C’est sur la base de ces esquisses, de ces dessins, que le jury s’est prononcé. On trouve de tout au milieu de cette collection de dessins au crayon ou à la plume, au crayon gras ou même à l’aquarelle, de l’esquisse griffonnée sur un bout de papier à lettre dont les auteurs conviennent que « n’ayant jamais su dessiner… » il convient de confier leur projet à quelqu’un qui saura le mettre en valeur, ou encore « si l’idée plait un dessinateur peut la mettre au point »… jusqu’à des dessins parfaitement aboutis, manifestement de la main d’artistes confirmés [MEF-MACP, SAEF/GA0001/4], [MEF-MACP, SAEF/U-TL13].

Les séances des 23 et 25 septembre 1913 ont permis au jury de sélectionner dix candidats retenus pour la deuxième phase du concours. Par ordre alphabétique : Becker, Coudray, Delpech, Guis, Lindauer, Peter, Pillet, Prouvé, Varenne et Vernier.

E. BECKER

On notera que si le projet respecte les conventions monétaires, émetteur à l’avers et faciale au revers, le projet frappé pour le concours contrevient à cette convention avec l’émetteur et la faciale du même côté. Cette caractéristique avait été notée lors du jugement des essais.


[MEF-MACP, SAEF/GMM0003]

On notera sur le commentaire rédigé au dos du cliché, qui ne reprend pas exactement l’ordre des essais présentés, en particulier une inversion entre Varenne et Vernier.
Sur ce cliché on trouve en effet :
- sur la première ligne, les essais de Becker, Coudray, Delpech, Guis et Pillet
- sur la seconde ligne, les essais de Peter, Prouvé, Lindauer, Varenne et Vernier.


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

L. COUDRAY


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

J. DELPECH


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

H. GUIS

Tout comme l’essai de Becker, celui-ci ne respecte pas les conventions de placement de la faciale et de la puissance émettrice.


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

E. LINDAUER


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

V. PETER


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

CH. PILLET

Charles Pillet est sur les rangs depuis près de deux ans lorsque le concours 1913 est officiellement lancé. En même temps que Patey, Grégoire et Varenne, il a déjà fait parvenir des dessins, voire des essais au ministre des Finances [FRANC, 2019]. Il a fait frapper à ses frais plusieurs essais, avec plusieurs avers et revers. Le dessin qui se trouve dans les archives de la Monnaie n’est pas celui dont on conserve l’essai comme celui soumis au concours. Toutefois, il faut garder en mémoire la possibilité de soumettre dans une première étape, trois projets… ce que Pillet ne s’est pas privé de faire, avec trois avers et trois revers. On notera qu’un ultime projet, celui qui sera jugé lors du concours, place le coq non pas sous la perforation centrale mais à gauche. La raison tient à la taille des pièces de cinq et dix centimes. La réduction de taille rendait la gravure du coq très compliquée du fait d’une place particulièrement réduite sur les petits modules. Ch. Pillet a donc choisi de le déplacer pour faciliter cette opération.

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0966.jpg

Erratum : dans l’ouvrage Le FRANC, les monnaies, les archives [FRANC, 2019], cet essai a, par erreur, été attribué à Becker (pp 678-679). La signature sur le dessin ne laisse aucun doute au sujet de son auteur (signature remplacée par le mot « ESSAI » sur la pièce frappée). Il s’agit bien de l’un des trois essais de Ch. Pillet, que Mazard (1969) a attribué de manière erronée à Becker et repris depuis comme tel… et de rendre à Ch Pillet ce qui n’a jamais appartenu à E. Becker.

https://images6.cgb.fr/images/moderne/fmd_313373.jpg

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0962.jpg

L’essai avec à l’avers le faisceau de licteur placé horizontalement ne sera pas présenté au concours de 1913. Par ailleurs, il faut remarquer que dans le coffret de présentation des essais du concours [FRANC, 2019], les essais de Pillet sont les seuls manquants. Il s’était fait faire son propre coffret en présentant les trois faciales prévues, 5, 10 et 25 centimes.

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

V. PROUVÉ


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

H. VARENNE

Henri Varenne a ré-utilisé le premier avers envoyé au ministre des Finances avant que le concours ne soit lancé, pour faire ce projet proposé pratiquement deux ans plus tard.


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

E. VERNIER

Dans cette mine d’information sur le travail de conception que sont les dossiers dans lesquels on trouve cette soixantaine de projets [MEF-MACP, SAEF/GMM003] [MEF-MACP, SAEF/U-TL13], on remarque la réponse à une question sur le projet d’un candidat retenu. En effet, dans ces dix projets sélectionnés, nulle trace d’un dessin signé de Vernier. Il s’y trouve pourtant bien, sous le N°38.

Ainsi, l’essai, que l’on trouve de longue date, attribué à Ch. Pillet, voire nommé « Pillet 4e projet », n’est autre que celui d’Emile Vernier. Injustement attribué depuis des décennies, cet essai complète la série des dix projets sélectionnés pour la deuxième phase du concours. Guilloteau (1942), repris par Mazard (1969), indique cet essai comme « non signé, attribué à Pillet » (G. N°4812 ; M. N°2156 et 2156a). Manifestement aucune vérification aux archives n’a été faite alors. Etaient-elles seulement accessibles à ce moment ? Le fait est qu’aucun auteur ne s’est penché ensuite sur l’attribution exacte de cet essai, tous se contentant de reprendre l’information de Guilloteau et de Mazard. Taillard & Arnaud (2014) le mentionnent même comme le 4e essai de Pillet (tout en gardant en mémoire que seuls trois projets étaient autorisés au concours, un 4e projet était donc impossible à présenter ou à soumettre). Ils ajoutent même que celui-ci s’est inspiré de son étude de 1910 sur la « décime », ce qui est manifestement erroné. Il y a bien eu des épreuves avant les essais de 1913 mais ceux-ci ont été retouchés et un seul projet a fait l’objet de la deuxième phase du concours. Rendons donc à Emile Vernier ce qui lui a toujours appartenu.


Projet soumis [MEF-MACP, SAEF/U-TL13]

https://images6.cgb.fr/images/monnaies/v44/v44_0954.jpg
Essai frappé

Le jury a rendu ses conclusions le 18 février 1914 et désigné Emile Lindauer comme lauréat du concours, suivi des projets de Peter et de Becker en deuxième et troisième positions respectivement. Certaines retouches seront demandées au graveur par la commission et elles sont terminées début mai. Il s’agit surtout d’ajouter les différents de la régie (la corne d’abondance) et du graveur général (la torche de Patey). Il s’agit de mettre au millésime, pour aboutir à la frappe d’essai de 1914 consacrant le type définitif (à l’avers, les trois feuilles de chêne qui se trouvent à la base de la couronne seront remplacées par deux glands et une cupule) et pour finir, de retirer le mot « essai ». Le 18 juillet 1914, Emile Lindauer fournissait à l’administration, 25 outils originaux pour chacune des coupures prévues par la loi, soit 75 au total.


Essai du concours


Type définitif


Type définitif

Xavier BOURBON

BIBLIOGRAPHIE

  • Archives de la monnaie de Paris, Centre des archives économiques et financières, Savigny le Temple.
  • [MEF-MACP, SAEF/GA0001/4] : Série GA, dossier GA-1, sous-dossier 4 : monnaie de nickel : correspondances diverses, pièces d’essai, 1874 à 1914.
  • [MEF-MACP, SAEF/GMM0003] : Série G-RG, dossier GMM0003, concours 1913.
  • [MEF-MACP, SAEF/U-TL13] : Série U, Dossier TL13 : dessins concours 10 Francs Robert Schuman ; dessins concours 100 Francs Liberté ; dessins concours 1913…
  • [FRANC, 2019] : Ph. Théret, X. Bourbon, Ch. Charve & F. Perrin. Le FRANC, les monnaies, les archives. Ed. Les Chevau-légers, 2019, Paris.
  • [Guilloteau 1942] : Monnaies françaises. Colonies 1670-1942. Métropole 1774-1942., Victor Guilloteau, Versailles 1937-1942.
  • [Mazard, 1969] : Histoire monétaire et numismatique contemporaine. Tome 2 1848-1967., Jean Mazard, Bourgey, Éd. Paris (1969).
  • [RapMinFin, 1913-1914] : Rapport au ministre des Finances 1913-1914. Administration des monnaies et médailles.
  • [Taillard & Arnaud, 2014] : Essais monétaires et piéforts français. 1870-2001, Michel Taillard et Michel Arnaud. Éditions Victor Gadoury, Monaco.
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