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Réattribution à la Ville de Nantes des jetons de comptes millésimés 1578

| 24/03/2020
Informations

Nous vous invitons à découvrir ci-dessous un nouvel article de Gildas Salaün consacré à la réattribution à la Ville de Nantes des jetons de comptes millésimés 1578.

Outre un rapport charnel avec les vieux papiers, qui est une expérience sensible merveilleuse tant sur le plan tactile qu’olfactif, le grand plaisir de la recherche en archives est bien sûr de trouver l’information que l’on est venu chercher, surtout lorsque celui-ci s’est faite attendre, pour ne pas dire désirer, durant de longues heures, voire d’interminables journées !

Mais, il y a assurément un plaisir plus grand encore : la sérendipité, ou l’art de trouver par hasard une information importante que l’on n’était pas venu chercher... Henri Becquerel ou les sœurs Tatin savent ce dont je parle.

C’est ainsi que je lis ces trois lignes écrites en 1578 sur un document pouvant être assimilé à une sorte de bon de commande de diverses fournitures adressé à un certain Le Pelletier, factotum de la Ville de Nantes auprès des autorités royales : aussy achaptera à Paris douze cents de getons faitz au moullin sur le coyn de ceulx de la Chambre des comptes de Nantes[1].


Commande de jetons par la Ville de Nantes en 1578.
Archives municipales de Nantes AA 67-13 (détail).
© Gildas Salaün

Même brève, cette phrase permet immédiatement d’identifier à coup sûr le type concerné. Il s’agit des jetons de la Chambre des comptes de Bretagne millésimés 1578, ceux-là même qui, parmi les jetons de cette institution souveraine installée à Nantes depuis la fin du XVe siècle, attirent le plus l’attention par une spécificité jusqu’alors restée inexpliquée : le dernier chiffre de la date a été regravé.

Parmi tous les jetons de la Chambre des comptes de Bretagne[2], il en existe datés 1577 qui figurent à l’avers trois couronnes dont l’une dans un ciel étoilé, à l’exergue 1577, entourées de la légende + HEN. D : G. FRAN. ET. PO. REX. MANET. VLTIMA. COELO (Henri par la grâce de Dieu roi de France et de Pologne - la plus élevée reste au ciel). Et au revers, l’écu couronné et écartelé de France et de Bretagne entouré du collier de Saint-Michel. La légende est explicite  SVBDVCENDIS. RATIONIBVS - CAM. COMP. REGIORVM. BRI (pour faire les comptes de la Chambre des comptes de Bretagne). Ces jetons existent en cuivre, plus rarement en argent.

    
    
Jeton d’argent de la Chambre des comptes de Bretagne émis en 1577
et sa réplique en cuivre frappée pour la Ville de Nantes en 1578.
Coll. Musée Dobrée - © Jean-Gabriel Aubert - GPLA

D’autres jetons présentant exactement les mêmes motifs et légendes ont indiscutablement été frappés avec les mêmes coins que les précédents, mais ils portent le millésime 1578. Le dernier chiffre de la date a été astucieusement regravé par taille directe pour que le 7 devienne un 8.


Détail du millésime regravé
© Jean-Gabriel Aubert - GPLA

Jusqu’à présent on considérait ces jetons de 1578 comme une nouvelle émission réalisée pour compléter celle frappée en 1577 en nombre insuffisant pour répondre aux besoins de la Chambre des comptes de Bretagne. Comme toujours, le réemploi des coins n’avait comme simple objectif que de limiter les coûts de fabrication de cette nouvelle série. Or, si la mesure d’économie n’est pas à remettre en cause, on apprend grâce à la découverte de cette brève mention que les jetons de 1578 ne sont pas destinés à la Chambre des comptes de Bretagne, mais à la Ville de Nantes. De facto, il faut les retirer de la série des jetons de la Chambre des comptes de Bretagne pour les reclasser tout au début de ceux attribués à la Ville de Nantes.

Pourquoi la Ville de Nantes décide-t-elle de se doter de jetons réalisés grâce au réemploi des coins de ceux de la Chambre des comptes de Bretagne ?

À cette période, la Ville de Nantes est une institution récente encore en pleine structuration. En effet, celle-ci a été instituée en 1559 par lettres patentes du roi. Toutefois, les Nantaises et les Nantais n’auront une véritable mairie, avec maire et échevins élus, qu’en 1564.

Selon les usages de l’époque, pour assurer sa comptabilité, qui relève de l’administration publique, il lui faut nécessairement des jetons[3]. C’est pourquoi on a trace dans les archives d’une première commande de jetons par la Ville de Nantes dès 1568. Malheureusement, le document ne donne aucune description de ces jetons qui apparaissent parmi d’autres menues nécessités, chandelles, tapis, encre, plumes[4]. Paul Soullard (1839-1930), numismate de la Société archéologique de Nantes et de Loire-Inférieure[5], a émis l’hypothèse que ces jetons devaient probablement porter les armoiries municipales, comme ceux émis en 1582. Or, le document de 1578 incite à penser que les jetons commandés dix ans plus tôt par la Ville ne sont pas décorés de son blason. Il est même probable que ces premiers jetons sont d’un type ordinaire, dont l’acquisition est peu onéreuse. Ceci expliquerait d’une part l’absence de description, et d’autre part qu’aucun d’eux n’ait jamais été retrouvé à ce jour. La commande de jetons spécialement gravés à ses armoiries aurait sans aucun doute été une dépense somptuaire hors des moyens de la jeune administration municipale nantaise aux finances encore fragiles.


Jeton de la Chambre des comptes du roi pour l’année 1568. La légende du revers dit clairement en latin : pour faire les comptes. Les premiers comptables de la Ville de Nantes ont probablement utilisé des jetons identiques.
© CGB.fr

    
L’un des premiers jetons aux armoiries de la Ville de Nantes frappé en 1582.
On les connaît surtout en cuivre, plus rarement en argent.
Coll. Musée Dobrée - © Jean-Gabriel Aubert - GPLA

Pourquoi choisir les jetons de la Chambre des comptes de Bretagne pour modèles ?
La réponse semble évidente : parce que les membres de cette honorable Chambre des comptes sont très présents et influents dans la jeune administration municipale[6]. En 1573 par exemple, le maire Michel Le Lou est aussi maître à la Chambre des comptes et parmi ses dix échevins deux exercent également des fonctions dans cette même Chambre, l’un y est maître, l’autre auditeur. Au moment de doter le bureau municipal des instruments indispensables à sa comptabilité, ses responsables se sont naturellement tournés vers les jetons qu’ils connaissaient bien, peut-être même ceux qu’ils utilisaient déjà, ceux de la Chambre des comptes de Bretagne, autre institution publique logée dans un bâtiment édifié sur ordre du roi François Ier à deux pas du modeste manoir de Derval dans lequel la Mairie s’installe justement en 1578[7].


Bâtiment de la Chambre des comptes de Bretagne au début du XVIIe siècle[8].
Coll. Musée Dobrée - © GPLA

Comme nous l’avons vu, Le Pelletier reçoit l’ordre de commander douze cents jetons, un nombre conséquent qui dit l’importance de la fonction comptable dans l’institution municipale. Toutefois, chaque demande entraînant des frais supplémentaires, on peut aussi raisonnablement imaginer que la Ville de Nantes passe une commande large de jetons pour éviter de solliciter à nouveau la Monnaie de Paris.

De ces mille deux cents exemplaires, nous n’en connaissons qu’une douzaine conservée aujourd’hui, soit à peine un pour cent. Cinq figurent parmi les collections du musée Dobrée à Nantes, trois sont passés par la CGB, les autres sont dans des collections privées. Tous sont en cuivre, ce qui confirme leur utilisation réelle pour la comptabilité. En existe-t-il en argent ? Selon l’usage du temps, ceux-ci auraient servi à la rétribution des édiles, les fameux jetons de présence selon l’expression toujours usitée.

L’appel est lancé auprès des lecteurs du Bulletin numismatique ! Merci à eux de me faire part de leurs spécimens par mail à cette adresse gildas.salaun.nantes@gmail.com

Gildas SALAÜN

 


[1]     Archives Municipales de Nantes AA 67-13.

[2]     Gildas Salaün, « Les jetons de la Chambre des Comptes de Bretagne », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n° 108-4, 2001, p. 99-108. Consultable sous ce lien : https://journals.openedition.org/abpo/pdf/1678

[3]     Gildas Salaün, « Savez-vous compter les sous ? », Monnaie magazine, n° 198, juin 2017, p. 38-41. Consultable sous ce lien : https://www.monnaie-magazine.com/savez-vous-compter-les-sous/

[4]     Archives Municipales de Nantes BB 129.

[5]     Gildas Salaün, « Paul Soullard (1839-1930), numismate et sigillographe nantais », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n° 118-3, 2011, p. 335-345. Consultable sous ce lien : http://journals.openedition.org/abpo/pdf/2074

[6]     Guy Saupin, « Les officiers de la Chambre des comptes de Bretagne et le corps de ville de Nantes sous l’Ancien Régime », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n° 108-4, 2001, p. 227-248. Consultable sous ce lien : https://journals.openedition.org/abpo/pdf/1689

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